En Guinée, depuis décembre dernier, se tient la suite du procès du massacre du 28 septembre 2009. Ce jour-là, 156 personnes ont été assassinées et une centaine de femmes violées par des éléments du capitaine Moussa Dadis Camara, le président d'alors, dans un stade de Conakry. Le procès sur cette sombre affaire s'est ouvert il y a trois ans avec l'arrivée au pouvoir du général Mamadi Doumbouya. L'ancien président Dadis ainsi que plusieurs hauts gradés ont été condamnés pour crimes contre l'humanité... avant que Dadis ne bénéficie d'une grâce présidentielle. L'annonce avait provoqué une véritable onde de choc chez les victimes, le corps judiciaire et les organisations de droits humains. Aujourd'hui, quelle est la portée du procès du 28-Septembre dans la lutte contre l'impunité chronique dont souffre la Guinée ? Hassatou Ba-Minté est la directrice Afrique de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), partie civile dans ce procès. Elle est la grande invitée Afrique de Sidy Yansané.
RFI : Hassatou Ba-Minté en fin 2025 s'est ouvert un nouveau volet du procès du 28 septembre avec de nouveaux accusés, dont le colonel Bienvenu Lamah. Rappelez-nous de qui il s'agit et pourquoi il est poursuivi seulement maintenant ?
Hassatou Ba-Minté : On parle donc de l'affaire du massacre du 28 septembre 2009. Le 28 septembre 2022, un premier procès s'est ouvert à Conakry. Et ce deuxième procès contre Bienvenu Lamah s’est ouvert le 18 décembre. Il faut savoir que pendant le premier procès, son nom a été cité, notamment dans l'identification de recrues, de personnes qui sont allées commettre des violations au stade (où ont eu lieu le massacre et les viols, NDLR). Pour ce deuxième procès complémentaire, il s’agit donc d'évaluer les responsabilités du colonel Bienvenu Lamah, mais aussi d'autres personnes qui doivent être entendues, notamment le colonel Georges Olémou, Thomas Touaro, Jean-Louis Kpoghomou et d'autres. Pour l'instant, il y a eu six audiences et nous attendons la suite qui devrait reprendre à partir du 10 février prochain.
Dans le procès en première instance, il y a un an et demi, il y a donc eu un verdict condamnant les principales figures de la junte du CNDD, parmi lesquelles l'ancien président Moussa Dadis Camara, condamné pour crime contre l'humanité. Un jugement emblématique et historique aussi bien en Guinée qu’en Afrique. Mais coup de théâtre : Dadis est gracié huit mois plus tard par l'actuel président Mamadi Doumbouya. Hassatou Ba-Minté, quelle a été votre réaction à l’époque ?
Clairement, ce que nous avons tenu à souligner à la FIDH, c'est la portée historique de ce verdict qui est quand même sans précédent. C'est la première fois en Afrique qu'un chef d'État est jugé dans son pays, devant la justice de son pays et doit rendre des comptes, y compris des hauts gradés politiques et militaires. Donc c'était important et ça a suscité beaucoup d'espoir. Quand la grâce est intervenue en avril 2025, ça a été vraiment un coup de massue, un affront fait aux victimes, puisque la procédure d'appel n’avait même pas été entamée. Et nous attendons toujours l'appel de ce procès.
Quelques jours avant la grâce, les autorités guinéennes avaient également pris un décret pour annoncer que l'État guinéen allait prendre en charge l'indemnisation des victimes. Pour nous, cette décision, avec vraiment beaucoup de recul maintenant, avait un goût amer puisque qu’après l’annonce de la grâce, on a senti que les victimes avaient peut-être été adoucies par cette prise en charge de l'indemnisation qui, à ce jour, reste partielle, très partielle même. Ce que nous demandons, c'est que la justice puisse aller à son terme, que tous les accusés puissent à nouveau être entendus. Donc, on attend ce procès en appel et tous les procès complémentaires qui doivent être ouverts. L'affaire du 28-Septembre n'est pas finie.
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Dadis gracié, le colonel Claude Pivi dit Coplan, ministre et figure centrale de la junte du CNDD, est mort en détention il y a un mois dans des circonstances troubles, on ne sait pas quand se tiendra le procès en appel… Ce procès du 28-Septembre, qui devait réparer ce grand corps malade qu'est la justice guinéenne, finalement, a-t-il encore du sens ?
C'est une question qui revient souvent et qui est parfaitement légitime. Un tel procès pour des crimes aussi graves, il ne faut pas l'oublier, a aussi une portée politique. Le contexte actuel de la situation des droits humains en Guinée, on ne peut pas non plus l'ignorer. Ce procès, il intervient dans un contexte où il est important de rappeler que les libertés fondamentales sont complètement restreintes en Guinée. Je tiens à souligner que depuis l’arrivée du général Mamadi Doumbouya au pouvoir, l'espace civique et démocratique est fermé, il y a des violations répétées des droits humains, les enlèvements et disparitions forcées sont récurrents, il y a la fermeture de certains médias, la restriction des activités des associations, l'interdiction des manifestations qui n'est toujours pas levée... L’élection présidentielle de fin décembre s’est tenue, Amadou Oury Bah a été reconduit dans ses fonctions de Premier ministre. On sait qu'il y a Sory II Tounkara qui a été nommé ministre de la Justice…
Ibrahima Sory II Tounkara, qui était le président de la Cour d'appel de Conakry où se tenait justement le procès du 28 -Septembre…
Exactement ! Donc ce sont des signaux qui, pour nous, doivent appeler les autorités guinéennes à aujourd'hui respecter enfin cette promesse faite au lendemain du putsch du 5 septembre 2021, lorsque Mamadi Doumbouya a promis que « La justice sera la boussole de la transition ». Nous ne sommes plus dans la transition. L'ordre constitutionnel est censé être rétabli. Nous espérons que les autorités vont actuellement travailler sur un apaisement de la situation des droits humains, en permettant que justice soit faite sur toutes les violations qui ont été commises, tant pendant la transition, mais aussi avant, puisque c'est vraiment ce cycle de l'impunité en Guinée qui doit être brisé aujourd'hui.
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