La pratique de la boxe dans une école d’un quartier défavorisé de la capitale mexicaine aide les jeunes adolescents à s’en sortir.
De notre correspondante à Mexico,
La voiture grimpe péniblement la côte jusqu’à un petit terrain où se garer. Quelques mètres plus bas, la route bétonnée s’arrête devant l’école David Paul Ausubel, où un ouvrier pose des pavés. Yair Ruiz, pédagogue et fondateur du collectif « Boxeo por la Paz » (« Boxe pour la paix »), vient chaque jour sur les hauteurs de Chimalhuacán donner volontairement un entraînement de boxe aux collégiens.
« Bonjour prof ! », il est reçu avec enthousiasme par la quinzaine de jeunes âgés de 11 à 17 ans qui étudient là, tous niveaux confondus, dans une petite pièce où s’infiltrent la poussière et la lumière. « La porte doit rester ouverte, car nous n’avons pas d’électricité, explique l’enseignante Karin Pache Bautista, même si le bruit des travaux dans la rue distrait les élèves ». La petite école est située sur le flanc d’une montagne qui borde l’État de Mexico. L’est de la capitale mexicaine s’étend en contrebas, mais ce quartier où près de 70 % de la population vit en situation de pauvreté et où le sentiment d’insécurité est très fort se trouve à la marge.
Boxer pour étudier
Les après-midis, Yair Ruiz prend le relais de la classe traditionnelle avec des cours de boxe, pour autant, « le but n'est pas de former des boxeurs ». Depuis 2023, ce sport sert avant tout à retenir l’attention des jeunes de cette école et à éviter le décrochage scolaire : « On se concentre sur la boxe, mais il ne s’agit pas seulement de donner des coups, les jeunes doivent étudier pour garantir leur avenir. »
Boxeo por la Paz est un projet communautaire, porté par quelques bénévoles, sans aucun soutien des pouvoirs publics. « Je n’avais jamais vu une école comme celle-ci, confie Araceli Tellez, mère d’élève, qui apprécie les effets de la méthode sur son fils. Christopher est très réservé, mais depuis qu’il fréquente la classe, il est plus motivé. Et surtout, il aime y aller. » Gants de boxe aux poignets, l’adolescent confirme son goût pour le sport et le fait d’« apprendre à se défendre ». Pour l’avenir, il promet vouloir « continuer à étudier » afin de devenir chirurgien.
« Prenez de l’élan et ne regardez pas l’obstacle, ne laissez pas la peur vous arrêter ! », crie l’entraîneur dans la cour. Karin Pache Bautista, qui regarde ses élèves s’échauffer en sautant un parcours improvisé à partir de larges tubes en PVC, assure « qu’ils s’amusent et que cela aide beaucoup l’aspect pédagogique ». La jeune étudiante en psychologie apporte son soutien à l’école en focalisant son attention sur « les jeunes qui ne savent toujours ni lire ni écrire ». Elle explique qu’en plus des conditions matérielles précaires, la situation familiale de certains élèves est difficile et complique l’apprentissage : « Ils sont parfois tristes, bagarreurs ou agressifs, c’est à cause de ce qui se passe à la maison. »
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Une initiative communautaire
Soulevant la poussière du sol, les adolescents répètent en duo un enchaînement de coups montré par leur professeur. « Ça nous permet de diminuer notre stress et d’évacuer nos émotions », affirme Andrea, 15 ans. L’adolescente aux cheveux teints en rouge regarde son amie frapper avec énergie les gants d’un autre camarade : « Même quand elle se fatigue ou qu’elle prend un coup qui lui fait mal, sa volonté ne diminue pas. » Une fois l’exercice terminé, Jana, 13 ans, s’approche avec un grand sourire : « La boxe m'a beaucoup servi, si tu as des problèmes à la maison, tu peux les décharger ici. » La jeune fille, coiffée d’un nœud blanc, s’illustre parmi les meilleures élèves de la classe. « Le Maître Yair veut que l’on sache se défendre dans une situation dangereuse si le dialogue ne fonctionne pas. Il veut aussi que l’on communique entre nous et que l’on soit toujours unis. »
Équipé d’un gilet de protection, Yair Ruiz encaisse les frappes des adolescents qui défilent devant lui, les encourageant par des surnoms affectueux. Il raconte volontiers comment la pratique des arts martiaux l’a lui-même aidé à surmonter une période difficile de sa vie. À son tour, il s’efforce aujourd’hui de transmettre à ces jeunes les valeurs et la discipline du sport. Un combat dans « cette zone exclue et abandonnée » qui revêt une dimension préventive : « Ces jeunes ne sont pas tentés d’approcher des groupes délinquants ou de consommer de la drogue. » Comme preuve de cette réussite, il compte les jeunes qui parviennent à aller au lycée : « À la première génération, il y en a eu un, dans la suivante, ils étaient trois, l’an dernier, ils étaient neuf. Maintenant, ils pensent à l’université ! »
En mars 2026, le gouvernement mexicain a lancé un programme national proposant des milliers de cours de boxe gratuits à des jeunes dans des gymnases à travers le pays, afin de les éloigner de la drogue et de la violence. L’initiative porte elle aussi le nom de « Boxe pour la paix ». « Un excellent nom », s’amuse Yair Ruiz, plaisantant d'être fier d’avoir peut-être pu inspirer le gouvernement. Le collectif de Chimalhuacán n’a toutefois rien à voir avec ce programme et n’en bénéficiera pas. Non sans une légère amertume, l’instructeur de boxe, qui rêve de réunir un jour assez de fonds pour construire un gymnase dans ce quartier, glisse : « Ce serait bien que les institutions se tournent enfin vers les initiatives communautaires et voient ce que nous faisons. »
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